09/12/2013

Procession hypocrite autour de corps de Mandela

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Il n'est point trop risqué de saluer la mémoire d'un grand homme. Il est même tentant de prétendre à peu de frais partager ses principes et ses combats. Nelson Mandela semble faire l'unanimité chez les grands de ce monde. Il est vrai que de mémoire vivante, peu d'hommes du 20ème siècle ont réussi à traverser l'Histoire avec autant de dignité. J'ai du mal avec les "icônes" de manière générale, qui idéalisent souvent le sujet au prix de quelques réarrangements avec l'Histoire, mais soit, si nous avons besoin d'icônes autant que ce soit des personnes qui ont influé sur le monde de si belle façon. A ce titre, Madiba a souvent réveillé le meilleur en nous, et certainement il le fera pour longtemps encore.

Cependant, il est difficile de ne pas recevoir avec amertume les témoignages béats des chefs d'Etats et regretter d'avance la démonstration malsaine qui se prépare autour de sa dépouille. Les grandes puissances sont frappées d'amnésie et oublient que pour la plupart d'entre elles, elles ont considéré ce grand militant comme un terroriste jusqu'à très tard, qu'elles n'ont cessé de combattre que sous la pression populaire, et encore.

Dans un tweet daté d'il y a 3jours, Bill Clinton tweete "I will never forget my friend Madiba", alors que le même Madiba était sur la terrorist watchlist américaine, donc en particulier sous la présidence de Clinton. Obama va faire le voyage pour se recueillir sur la dépouille de Mandela, alors que ses drones débitent en ce moment même des dizaines et des dizaines de civils en Iraq, Afghanistan ou Yémen. François Hollande parle du "message" de Mandela avec admiration, mais il n'en reste pas moins que la seule action concrète du président socialiste depuis son élection a été de consolider l'héritage françafricain via des campagnes militaires au côté d'armées notoirement génocidaires (telles que l'armée malienne, rouage important de la machine d'apartheid contre les populations du Nord-Mali). Et il y a quelques semaines à peine, ce même Hollande échangeait des accolades avec Benyamin Netanyahou, le premier ministre d'extrême-droite qui fait de l'apartheid à l'israelienne l'oeuvre de sa vie (l'engagement de Mandela pour la cause palestinienne était notoire).

Tout le monde y va de son petit mot, oubliant qu'il y a quelques mois à peine, ces mêmes chefs d'Etat rendaient hommage à Margaret Thatcher, qui fut en son temps le principal allié du gouvernement sud-africain qui tirait à balles réelles sur les manifestants noirs qui demandaient l'égalité. On découvre aujourd'hui une planète toute entière gagnée à la cause de l'égalité et de la dignité humaine, tout en fermant les yeux sur des atrocités telles que l'esclavage moderne dans des pays comme le Brésil et le Qatar, dans lequel on fait construire des stades de foot par des populations déshéritées pour que nous puissions tous regarder des sportifs jouer à la baballe lors d'une de ces messes mondiales pour lesquelles tous les sacrifices sont acceptables. Des dizaines de nations continuent d’organiser l’ostracisation ou l’exploitation d’ethnies voire leur extinction pure et simple; la moindre des choses que nous pourrions tous faire, si notre volonté réelle était de tirer des leçons de l’expérience sud-africaine, serait de ne pas bêtement se parjurer, à louer un héros tout en écrasant son héritage.

Bref: l'indécence, la seule valeur universellement véritablement partagée.

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04/10/2013

Racisme anti-Rom: et nous musulmans d’Europe, que faisons-nous?

Pour le sinistre ministre de l’intérieur français Manuel Valls, les Roms ont donc “vocation à revenir en Roumanie et en Bulgarie” (rappelons quand même au passage que la minorité Rrom est victime de persécution notamment en Roumanie). La position de Valls serait soutenue par 65% des Français. Pire encore, elle n’est pas isolée en Europe. On se rappelle par le passé que la Ligue du Nord italienne a soutenue la politique de Nicolas Sarkozy en la matière (oui, la Ligue du Nord, ce parti qui a appelé au viol d’une ministre noire italienne). Récemment, la justice hongroise a condamné les auteurs deplusieurs meurtres de personnes Roms, mettant en lumière l’odieux racisme dont ils sont victimes en Hongrie. Un parti néo-nazi allemand a lancé une campagne d’affichage anti-Rom. La liste est longue. Et en Suisse nous ne sommes pas épargnés puisque les faits divers autour des Roms est un marronnier de la presse locale et nationale, alors que les partis lancent des vindictes et que les autorités démantèlent des camps et détroussent les mendiants des fruits de leur activité.

Il est excessivement brutal, quand on y pense, de constater qu’au fond, l’Europe n’a pas encore évolué sur la question des populations Roms. Très peu de choses nous séparent encore, aujourd’hui en 2013, des pires époques du siècle précédent. Nous acceptons si simplement de condamner à la non-vie un ensemble de plusieurs centaines de milliers de personnes, comment pourrions-nous prétendre avec certitude que demain nous n’appellerons pas à leur mort pure et simple?

Ce que subissent les Roms en Europe est subi aussi par d’autres populations nomades dans d’autres parties du monde, je pense notamment aux Touareg dans la région sahelienne et aux Hmong en Chine et au Vietnam. La sédentarité a visiblement un problème avec le nomadisme, qu’elle ne conçoit pas comme autre chose qu’une menace.

Je suis une musulmane d’Europe, je sais ce que c’est que d’être une minorité pas particulièrement adorée du discours mainstream. Par contre, je ne sais rien, dans ma position, de la violence et de la précarité que subissent les Roms. Leur position en Europe est infiniment plus difficile que la mienne, mais mon très lointain avant-goût de cette histoire de mise au ban me fait sérieusement réfléchir sur ce qui est de notre devoir de faire, nous Musulmans européens. Un peu comme tout le monde, un peu comme partout, nous nous bougeons quand il s’agit de notre chapelle, mais nous semblons croire que ce qui arrive aux autres ne nous concerne pas. Bien sûr, nous ne sommes pas les seuls dans ce cas, mais ce n’est pas une excuse. A force de cloisonner les luttes, nous allons tous à la perte. Quand les Musulmans ne se battent que pour des sujets relatifs à l’Islam, des féministes que pour des causes féministes et des ouvriers que pour les causes ouvrières, cela revient à admettre qu’on ne défend pas des principes mais des postures. Il serait temps de repenser la conjugaison des luttes.

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23/09/2013

Cigarette écolo et démocratie de spectacle

Il s’agit certainement d’un sujet vu et revu, déjà traité. Cela s’apparentera donc plutôt à un billet d’humeur qu’autre chose.

Ce week-end, en passant acheter un magazine au tabac, je suis tombée sur une affichette publicitaire pour une marque de cigarettes (La Parisienne pour ne pas la nommer) qui m’a quelque peu interpellée. Je n’ai pas retrouvé sur le web l’exacte affiche que j’ai vu mais celle-ci y ressemble beaucoup:

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Grosso modo: la cigarette Parisienne verte est une cigarette écolo “sans additifs”, emballée “sans cellophane” et “sans alu”. Ayant une sainte horreur de la cigarette et n’ayant aucun fumeur dans mon cercle familial et amical proche, je ne sais pas depuis quand cette Parisienne verte est commercialisée, mais ça semble assez récent vu qu’elle surfe si bien sur la vague du greenwashing (en français: écoblanchiment, à comprendre: pratique de com’/marketing qui consiste à offrir une “virginité écologique” à des produits par ailleurs éthiquement douteux sur d’autres questions). La pratique du greenwashing est certes une pratique répandue dans l’industrie (ainsi que le whitewashing, pinkwashing et des tas d’autres -washings, enfin bref), mais j’avoue que voir une cigarette, produit nocif s’il en est, présentée comme produit respectueux de Mère Nature m’a carrément donné envie de rire. Quand on y réfléchit bien, réussir à faire d’un argument de vente l’aspect “sans additifs” d’un produit dont la caractéristique principale connue de tous est de contenir des substances hautement cancérigènes (qui constituent pour ainsi dire la substantifique moelle de la cigarette), ça doit bien valoir un bon 9.99/10 sur l’échelle du cynisme. Mais là, rien de surprenant me direz-vous.

Là où je souhaite en venir, en réalité, c’est une interrogation qui se situe plutôt au niveau de la réception du message par les consommateurs. Les pratiques de greenwashing fonctionnent plutôt bien et redorent effectivement l’image publique des compagnies qui axent une partie de leur communication publique sur ce topic, ça on le sait. Je n’ai certes pas de chiffres à disposition, mais j’imagine donc que la cigarette Parisienne verte doit pas trop mal marcher, vu qu’elle est sur les rayons. D’un autre côté, nous savons grâce à une étude récente que les images choquantes imprimées sur les paquets de cigarette (poumons calcinés, personnes cancéreuses, dents ravagées, etc) ont très peu d’impact auprès des fumeurs, en particulier des jeunes fumeurs. On s’habitue très vite à ne pas “voir” ces images violentes dont nous savons pourtant très bien qu’ils illustrent une réalité incontestable des ravages du tabac.

Ce que je cherche à exprimer avec cet exemple de la cigarette, c’est cette tendance que nous avons à filtrer les messages, en tant que clients, non pas en fonction de la véracité de l’information, mais en fonction de son attractivité. J’enfonce une porte ouverte, puisque c’est là quelque chose que nous savons tous.

En pleine période électorale, il est opportun de rappeler que ce mécanisme de filtrage de l’information selon son attractivité est un rouage indispensable de la machine des campagnes politiciennes. Nous savons tous, nous avons pleinement conscience, que les discours de campagnes électorales sont un ramassis de promesses auxquelles ne croient ni le candidat, ni le parti, ni l’électeur. L’expérience électorale nous prouve pourtant que les candidats qui discourent des choses plus vraies mais moins plaisantes sont systématiquement boudés par les votants. Nous savons parfaitement que nous faisons nos choix sur la base d’informations tronquées et spéculatives, mais nous choisissons de continuer à honorer ce pacte tacite, car nous aimons cette démocratie de spectacle. Il n’existe pas un seul électeur qui niera l’affirmation “les politiciens en campagne électorale mentent”, mais au fond, avec nos bulletins de vote, c’est bien nous qui voulons bien accepter les messages mensongers.

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