23/10/2011

A voté... deux fois!

Etre citoyen binational ou plus généralement multinational, c'est pas mal d'avantages pratiques: plus longue liste de pays accessibes sans visa, multiplication des occasions à festoyer (fêtes nationales,...), etc, etc. C'est aussi plus de responsabilités: en particulier cela implique de devoir remplir son devoir électoral envers plusieurs pays. Ce qui n'est pas forcément simple puisque pour peu que l'on ne souhaite pas négliger cette responsabilité, il s'agit de suivre de près sur le long terme le débat politique de plusieurs pays, d'appréhender les spécificités des différentes régions avec les précautions qui s'imposent sans tombe dans le piège du relativisme moral.

Etant trinationale (Egyptienne, Tunisienne et Suisse), j'ai un statut de votant théoriquement dans trois pays. Or, comme la Tunisie et l'Egypte ont été tout au long de ma vie que dictatures, la question ne se posait pas réellement. Je n'exerçait donc de fait mon vote qu'en Suisse.

Plus précisément, à la réception des convocations électorales de mes pays d'origine (à l'issue desquels le chef d'Etat "récoltait" 98% des votes au minimum), je savais que je n'avais pas de choix à faire et pas mon mot à dire. L'immense majorité des expatriés tunisiens décident par exemple de s'abstenir purement et simplement. Pour ma part, je ne m'abstenais pas, je votais blanc, acte symbolique de refus de cette mascarade électorale.

Aujourd'hui les choses ont changé: si malheureusement je ne peux participer aux votations/élections égyptiennes, du fait que pour l'instant, le vote n'est pas garanti aux Egyptiens de l'étranger, j'ai l'immense plaisir de pouvoir voter en tant que Tunisienne.

Ce week-end aura été très spécial pour moi: en effet, j'ai pu voter tour à tour pour les élections de l'Assemblée Constituante tunisienne et pour les élections fédérales suisses. Je ne me suis pas sentie tiraillée, ni prise dans des contradictions ou une moindre 'schizophrénie'; je connais mes valeurs et ce sont elles qui ont dirigé mon choix dans un cas comme dans l'autre. J'ai déposé deux bulletins de vote, les deux pour les mêmes raisons et les mêmes idées et au final pour des partis politiques localisés à peu près au même endroit sur l'échiquier politique.

Au bureau de vote tunisien (à Genève le bureau de vote a été monté dans une salle de l'hôtel Warwick), les Tunisiens ont afflué en nombre, heureux et fiers de participer à ce scrutin qui était, il faut le préciser, extrêmement bien organisé, à la fois en Tunisie et à l'étranger. Il n'y aurait pas, il semble, de problème majeur à signaler, et ce malgré une affluence record (en Tunisie, il fallait compter parfois 2-3h dans les files d'attente pour accéder aux locaux).

Pour ce qui est des détails plus "techniques", les votants ont été marqués avec de l'encre bleue sur l'index gauche après avoir déposé leur bulletin. D'ailleurs, beaucoup d'entre nous voulaient leur photo souvenir avec leur index bleu pointé, et ces images ont fleuri par milliers sur facebook et twitter. Pour ce qui est de la supervision de la procédure, j'ai vu dans un coin de la salle plusieurs observateurs accrédités qui suivaient avec intérêt l'activité.

Pour ce qui est des votations fédérales, le recul des scores de l'UDC n'est pas une moindre satisfaction. J'espère que cette tendance se renforcera au cours des années futures. Mais ce n'est pas moi qui vais vous apprendre grand-chose sur les élections fédérales, étant donné que nous venons tous ensemble de vivre l'évènement de l'intérieur.

 

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17/10/2011

Souvenir d'immigré (2): le vétéran égyptien

Samir, il n'a plus que la peau sur les os. Avec sa longue silhouette recourbée et sa gestuelle gauche, il a un air étrange d'adolescent dégingandé, malgré les rides profondes et les cheveux gris. Et il a toujours eu ce regard, mélancolique et lointain.

D'aussi loin que ma mémoire remonte, je n'ai jamais vu Samir sans une cigarette aux lèvres; même sur les photos, comme celle où il me porte sur ses genoux alors que je ne suis encore qu'un bébé ou cette autre en noir et blanc avec une bande de copains à un mariage. Mon père ironise souvent sur son vieil ami en disant que le tabac et le café suffisent à sa survie. Moi je pense que ce que Samir doit se dire parfois, c'est plutôt qu'ils ne suffisent pas à sa mort. S'imagine-t-il s'envoler avec les volutes de fumée?

Plus âgé de quelques années que mon père, il n'a par contre quitté son Egypte natale qu'à peu près en même temps que lui. Alors que pour la plupart des immigrés de cette époque l'exil était une nécessité économique, Samir, lui, a surtout fuit un enfer mental dont il n'arrivait pas à se détacher. Soldat vétéran, il était resté hanté par les sévices qu'il avait subi lorsqu'il fut fait prisonnier de guerre par l'armée israélienne au cours de la Guerre des Six Jours. Et bien qu'après avoir été relâché, il revint à la vie civile et se maria, rien ne réussit à effacer le souvenir des tortures dans le désert du Sinaï. Malheureusement, traverser la Méditerranée n'avait servi à rien, son mal-être l'avait suivi.

Aujourd'hui, à Genève, Samir continue cette demi-vie de damné. Reclus dans son minuscule deux pièces la plupart du temps, il enchaîne les cigarettes et les tasses de café, parfois aussi quelques joints, en regardant Al-Jazeera ou Al-Arabiya. Il regarde ce monde arabe qu'il sent aussi usé que lui et il macère dans son amertume des illusions perdues, des idéaux de jeune soldat jamais réalisés.

Il ne répond presque jamais à son téléphone et parfois on se demande où il est, avant de tomber par hasard sur lui au coin d'une rue. Il n'a jamais réussi à garder un emploi plus de quelques mois ou à ordonner sa vie, et quand, comme toujours, il est en retard à un rendez-vous, ses amis l'excusent en disant "C'est comme ça qu'il est, c'est Samir... tu te souviens, il n'était pas comme ça, avant".

A une seule occasion nous avons vu le Samir d'autrefois refaire surface. C'était en janvier 2011. Les premiers évènements  du Printemps Arabe avaient eu lieu en Tunisie et l'agitation commençait à se propager à l'Egypte. Samir prit le premier avion pour le Caire, et il fut l'un des premiers à tenir le pavé sur la place Tahrir. Dix-huit jours de révolte, non seulement contre cette Egypte post-coloniale qui l'avait trompé, mais aussi contre son propre destin, contre ses propre douleurs, contre sa propre mémoire. Exalté et heureux d'avoir enfin de nouveau à confronter des uniformes, des balles et des coups; étrange vieil homme qui avait le courage de braver la mort, mais pas d'affronter la vie.

Puis après le temps de la révolte, vint le temps de la politique, du retour à la vie normale, des affaires courantes à gérer. Pour Samir, tout retomba dans l'état morne qui avait été son quotidien durant les 40 dernières années. Encore une de ces batailles qu'il ne savait pas livrer.

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11/10/2011

Souvenir d'immigré: le jour où Saddat est mort

 

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Il est un anniversaire que je "fête" chaque année. Fêter n'est certainement pas le mot car il ne s'agit pas de sabrer le champagne. "Marquer" serait plus adéquat. C'est le 6 octobre 1981. Ce jour-là, le président égyptien Anouar Al-Saddat fut fusillé au cours de la traditionnelle parade militaire commémorant la victoire égyptienne lors de la Guerre de Kipour. Cette date, de façon étrange je l'ai toujours reliée à mon histoire personnelle.

Je ne me rappelle pas des évènements du 6 octobre 1981, car je n'étais pas née. Ma mère se rappelle qu'elle était enceinte de moi de 8-mois-et-des-poussières, mon père se rappelle du jeune homme paniqué qu'il était, stressé en permanence de cet accouchement qui pouvait survenir à n'importe quel moment. Je fus leur première-née, c'est donc en futurs parents complètement inexpérimentés qu'ils abordèrent cette journée, et franchement, tout semblait secondaire en comparaison pour eux.

Ma mère, tunisienne, et mon père, égyptien, vivaient loin de leurs pays respectifs, à Genève (à Collonges-Bellerive plus précisément). Comme beaucoup d'immigrés, ils s'efforçaient de maintenir le contact avec leur lieu natal avec l'ensemble des moyens de communication à disposition. Pour nous, en 2011, suivre l'évolution des choses qui se produisent sur un autre continent de manière continue et pratiquement instantanée est possible; c'est même devenu naturel.

A l'époque par contre, en 1981, c'était loin d'être une sinécure. Pas de mail, pas de sms,  pas de compte Facebook ou Twitter, pas de journaux électroniques ou de blogs. Les services postaux de nos pays d'origine mettaient parfois plusieurs semaines à acheminer une lettre. A Genève il était bien possible de trouver quelques journaux arabes traitant des infos (tronquées) de la région, mais ils se trouvaient dans les kiosques qui les proposaient plusieurs jours après leur date de parution, parfois une fois par semaine. Alors essentiellement, les nouvelles, on les obtenait des autres immigrés qui revenaient du pays, auxquels nos proches auraient confié une lettre, des nouvelles de vive voix, ou encore une cassette audio enregistrée de leurs messages (forte présence de la culture orale oblige, mais aussi parce que dans la génération de nos grand-parents et parents, il y avait beaucoup d'analphabètes). Aujourd'hui encore, parfois prise de nostalgie, je glisse une cassette dans le lecteur et j'écoute la voix d'êtres parfois disparus depuis longtemps me raconter le quotidien d'il y a trois décennies.

Mes parents avaient bien un téléphone, mais à l'époque, que ce soit en Egypte ou en Tunisie, en particulier dans les régions rurales desquels ils étaient originaires, il était des quartiers et des villages entiers sans le moindre habitant qui possédât le téléphone; objet de luxe que de très rares ont pu se payer, et encore, au bout de plusieurs années sur une liste d'attente et dans l'éventualité où les télécoms locaux décidaient d'installer une ligne de relais à proximité. Alors pour parler à un proche au téléphone, il fallait qu'il se rende chez une personne qui en possédât un, à une heure précise, à un jour précis fixés à l'avance.

Mes parents n'avaient pas de télé non plus. Beaucoup de ménages vivaient sans télé à l'époque, et les nouvelles, c'était surtout par la radio.Je ne sais pas comment la nouvelle de l'assassinat de Saddat leur est parvenue en premier, certainement par le journal télévisé de la TSR, ce que je sais par contre, c'est ce petit détail que mon père me racontât mille fois depuis: lorsqu'il entendit la nouvelle, sa première réaction fut de courir dans le magasin TV-Hifi le plus proche (ah cette époque bénie d'avant-FNAC) pour acheter une télé. Il devait voir. Il ne lui suffisait pas de savoir que Saddat avait été tué, il y avait cette urgence de voir ces images, comme pour en être sûr. Voir l'Histoire s'écrire dans le sang pour y croire. Voir pour comprendre tout va changer, encore. Mon père dit toujours, 30ans après, qu'octobre 1981 a bouleversé sa vie de trois façons: il a été père, il a vu les images de Saddat dans une marre de sang, et il a acheté sa première télé, drôle de petite appareil plaqué bois diffusant en noir et blanc avec deux antennes sur le sommet. Sans y avoir été, je "revois" mon père en train d'essayer de régler cette télé, certainement très nerveux dans l'urgence, lui qui jusqu'aujourd'hui accompagne les menus travaux domestiques de réparation d'un chapelet de plaintes grincheuses, et ma mère, sur le canapé en cuir brun, le ventre arrondi, le regardant faire, avec ce sourire si typique d'elle mi-moqueur mi-attendri sur les lèvres. Je naissais 10 jours plus tard.

De l'extérieur, Saddat jouit encore d'une image flatteuse, homme de la réconciliation avec Israël, lauréat du Prix Nobel de la Paix. De l'intérieur par contre, peu d'hommes auront réussi comme lui à concentrer sur eux autant de ressentiment de la part des Egyptiens. Pour les Egyptiens, les années Saddat c'était les années de la pauvreté endémique, de la corruption aux commandes, de la torture dans les geôles, de la décrépitude des artistes (jamais, de mémoire biblique et pré-biblique, les artistes égyptiens n'avaient été si peu inspirés),du déclin rapide des valeurs morales dans les affaires, dans la politique et dans la société. Saddat, c'était l'homme qui a doublé le prix du pain pour prélever sur les pauvres le coût pharaonique de son système sclérosé et qui a réprimé dans le sang les révoltes qui s'en sont suivies. Autant dire que si la violence de l'assassinat fit trembler toute l'Egypte et peser des doutes sur le devenir de la nation, il s'en trouvait peu pour regretter l'homme, à part ses compagnons de caste (et encore, le successeur Mubarak se montrât bien vite "digne" de toutes les espérances placées en lui).

Saddat, c'était l'Egypte dans laquelle mon père, étudiant de dernière année en ingénierie mécanique issu d'une famille modeste d'ouvriers du coton, n'a pas pu passer l'examen final parce qu'il n'avait aucun moyen de réunir le pot-de-vin que lui demandait son professeur de matière principale pour lui permettre de s'y inscrire. Alors, il est venu en Suisse travailler un été à faire la plonge et cueillir les pommes Golden pour pouvoir se payer le droit de participer aux examens. Les choses ne se sont pas déroulées comme prévu, puisqu'en cours de route, il rencontrât ma mère, venue de sa Tunisie natale bourguibiste, temple vide du culte de la personnalité, qui travaillait dans le même restaurant. Entre son diplôme et la femme de sa vie, il a choisi, et la Suisse, c'était non seulement le lieu de naissance de cette histoire, c'était aussi le seul lieu où ils avaient une chance de la faire durer, car rentrer chez Saddat ou Bourguiba, où il fallait verser des pots-de-vin pour avoir droit à un job pour vivre, c'était pas possible.

Littéralement donc, la rencontre de mes parents et donc ma naissance n'auraient peut-être jamais pu se produire sans ce Saddat. Nous sommes tous le fruit d'innombrables circonstances heureuses et malheureuses, certainement. Mais c'est peut-être parce qu'une ligne si directe peut être tracée entre le désastreux personnage et ma naissance que chaque année, le 6 octobre, je m'arrête un instant pour méditer sur l'étrangeté des choses.

 

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