20/10/2011

Je m'indigne

D'aussi loin que ma mémoire remonte, je me rappelle avoir toujours entendu mes aînés regretter leur époque plus douce et mes contemporains serrer les dents face à la dureté des temps. Tous, nous avons fustigé la "société de consommation", les dérives déraisonnables de la planète financière et l'impact catastrophique de notre espèce à la fois sur elle-même et sur la planète. Et tous, nous avons répété à l'envie qu'il fallait que ça change si nous ne voulions pas aller droit dans le mur ni transmettre à nos enfants un monde dans un état de délabrement avancé. Mais jamais nous ne nous donnions la peine de fournir des précisions sur la façon dont cela devait changer.

Aujourd'hui une opportunité historique se présente: une vague d'indignation est née en Tunisie pour se propager à l'ensemble du monde arabe, puis à l'Espagne, à la Grèce et à Israël, avant de faire des émules à Wall Street, l'épicentre du malaise mondial, pour se redistribuer aux quatre coins du monde. Aujourd'hui, chacun d'entre nous a le choix de se joindre au concert des voix indignées, ou bien d'ignorer cet appel.

La Suisse n'est pas épargnée bien qu'elle se distingue par la faible mobilisation des Indignés helvétiques. Ici, l'animosité est décomplexée envers ceux qui ne veulent plus d'un système global et local bâti sur l'injustice. Tantôt on parle de mimétisme, tantôt on accuse de fainéantise. Les qualificatifs péjoratifs ne manquent pas, pour masquer une vérité honteuse: chez nous, on a si peur du changement et du désordre qu'on leur préfère l'injustice. Souvent, les mêmes qui chantaient les louanges des mouvements sociaux ailleurs sont ceux qui rejettent en bloc la légitimité des Indignés suisses.

Pas de raison de s'indigner en Suisse? Pourtant, moi qui suit Suisse, je n'en manque pas des raisons de m'indigner:

Je m'indigne de vivre dans un système où l'humain sert l'économie et non l'inverse. On est le peuple le plus dépressif et le plus suicidaire de la planète... il est temps de se demander pourquoi!

Je m'indigne d'assister impuissante au spectacle honteux de mon pays qui construit sa prospérité sur la spéculation sur la misère des autres peuples. Hier l'or nazi, aujourd'hui l'argent des Ben Ali et consorts, jusqu'à quand la prostitution financière?

Je m'indigne de la distribution inéquitable des richesses, dans le pays le plus dense de la planète en millionnaires et en milliardaires, est-ce normal qu'on coupe dans le budget des chômeurs et des personnes en détresse sociale?

Je m'indigne parce que dans notre pays la santé devient un luxe. Est-ce normal qu'une famille frise la banqueroute si deux de ses enfants sont myopes?

Je m'indigne parce que je vois mes concitoyens se choisir toutes sortes de boucs émissaires, de moutons noirs. La déchéance morale qui consiste à accueillir avec un plaisir non dissimulé l'argent sale des oligarques, des dictateurs, des banksters, et en même temps clouer au pilori les Roms ou les frontaliers me fait froid dans le dos.

Je m'indigne parce que la consommation a été élevée au rang de religion, parce que le discours des marketeurs s'immisce dans la construction mentale de nos enfants au point d'influencer leur développement moral, parce qu'il dénature le rapport intime que nous entretenons avec notre corps sans cesse harcelé par des images factices, parce que nous avons été si bien conditionnés à consommer que ne pas posséder d'iPhone est devenu une tare. Et parce que quelqu'un doit bien payer le prix de notre frénésie de possession mondialisée: la planète dévastée et les travailleurs esclaves sous d'autres latitudes.

Pour toutes ces raisons je m'indigne et pour tant d'autres. J'ai choisi mon camp: celui de ceux qui disent NON.

14/10/2011

Les Mille et Une Carrie Bradshaw du net

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Je me rappelle parfois cette scène de Sex & the City: les quatre protagonistes sont comme à leur habitude attablées dans un resto branché new-yorkais, devisant de leurs histoires de coeur et plus si affinités. Enfin, pour être plus précise, seules Carrie, Charlotte et Samantha discutent, Miranda, se tient plutôt silencieuse, l’air atterré et exaspéré. Au bout de quelques minutes elle explose: comment se fait-il que quatre jeunes femmes indépendantes, émancipées, éduquées, etc, etc, sont incapables, quand elles se réunissent de parler d’autre chose que des hommes, toujours des hommes?

Je me suis souvent posé la même question. Il serait peu pertinent de nier l’évidence: la vie personnelle et sentimentale est au centre des préoccupations de chacun, il en a toujours été ainsi et il en sera toujours ainsi. Nous humains sommes des animaux dépendant viscéralement de l’amour de l’autre, de son attention. MAIS, et c’est là dont je souhaite parler ici, que les affaires sentimentales monopolisent entièrement les ressources mentales et intellectuelles de tant de femmes “indépendantes/émancipées/libérées”, cela a de quoi interpeller. C’est en surfant sur la blogosphère que le phénomène m’a une fois de plus choqué: bien que les “bloggeuses” représentent une population en majorité jeune, urbaine, éduquée et avec une certaine indépendance financière, ces femmes souvent ne communiquent au reste du monde que …. pour parler chiffons ou mecs.

Depuis la génération Sex & the City, la parole féminine a sensiblement changé de ton. Nous ne dénombrons plus le nombre de bloggeuses qui racontent leurs tribulations sentimentales voire sensuelles sur un ton frais, décomplexé, franc et assumé, un peu à la Carrie Bradshaw. En élargissant un peu les thématiques, on peut constater que l ‘immense majorité des blogs tenus par des femmes sont consacrés  aux relations amoureuses, ou alors à la mode, à la grossesse, aux recettes de cuisine. Bien sûr il y a des exceptions (ouf!), la révolution tunisienne par exemple a mis “sous le feu des projecteurs” des femmes bloggeuses actives politiquement (et pas que pour se battre pour avoir le droit de porter le vernis à ongles de leur choix). Il ne s’agit pas de jouer à la féministe réac en niant que l’amour, l’enfantement, la mode, font et feront toujours partie du quotidien social et personnel de la femme. Mais avoir à portée de main un moyen technologique incroyablement puissant et aux potentialités de diffusion infinies pour donner le fond de sa pensée sur absolument tout ce qui nous passe par la tête, et être totalement incapable d’avoir autre chose à exprimer que de banals monologues un peu cru-cruche sur les dernières chaussures “trop choues” qu’on a trouvé à 50% soldées ou sur le nouvel Apollon qu’on veut se faire, je trouve ça presque triste. Les Carrie Bradshaw du net sont si soumises au diktat de la “condition féminine” que derrière leur ton libertaire et auto-assumé, au final ne se cache rien d’autre que des groupies terrifiées à l’idée de se retrouver seules avec elles-mêmes et qui donc noient le web de leur prose chic & girly dans le but de trouver dans l’acte une thérapie à leur maux. Pour moi, qu’une femme dise “un jour mon prince viendra sur un beau cheval blanc” ou “je baiserai frénétiquement tous les mecs de l’Univers jusqu’à trouver celui qui me donnera envie d’arrêter de faire les frais”, c’est exactement la même chose: si elle ne prend la parole publique QUE pour l’une ou l’autre de ces variantes, elle reste une femme soumise à l’obsession dévorante de vivre à travers un homme ou les hommes.

Je ne souhaite absolument pas que les femmes se transforment en “amazones guerrières” ne connaissant rien à l’émoi d’un coeur ou à la tendresse; moi-même je suis en telle contradiction avec ce cliché que je ne pourrais pas crédiblement en faire la promotion. Mais je rêve qu’un jour les femmes pensent la féminité moins comme une différentiation par rapport à l’homme, mais plus comme une autre facette de l’humanité. Pour moi, l’émancipation féminine ce n’est nullement crier haut et fort que envers et contre tout, on va s’habiller avec les fanfreluches de notre choix, c’est être capable, à égalité, non pas avec tout homme, mais avec tout autre être humain, sans pour autant avoir à dénaturer son comportement pour “faire plus viril que les mecs”, de pouvoir exprimer et agir d’une façon non dictée par autrui.

Je me rappelle avoir une fois vu sur Dubai TV un reportage sur une association militant pour une meilleur prise en charge des autistes dans le milieu hospitalier et psychiatrique. La fondatrice et présidente de cette association, par ailleurs médecin psychiatre s’était battue pendant plus de 15ans pour faire ouvrir un département spécialisé dans un hôpital pour suivre ces patients difficiles, trouver des fonds, populariser la cause dans les médias, etc. Cette femme était… en niqab. Je me souviens avoir pensé que cette femme en niqab qui ne se gênait pas pour aller dire aux ministres le fond de sa pensée sur les budgets de la santé et organiser des conférences de presse, je la trouvais bien plus libre en tant que femme que n’importe quelle autre fille certes sans niqab mais obsédée par son apparence, la mode et les mecs. Je l’ai trouvée plus libre que toute autre, car elle s’en foutait de séduire l’Homme, elle voulait gagner à sa cause. Le botox, le solarium et les Louboutin, c’était pas ça ses armes pour gagner sa place dans la société.

Je ne dis pas que toute femme en burqa est libre ou que toute femme coquette est aliénée. Le constat simple que je voulais faire, c’est que la liberté ne sera conquise pour les femmes que le jour où elle cessera de se concentrer uniquement autour des seules questions mineures qu’on a bien voulu lui laisser: l’amour, les bébés et les chiffons, quel que soit le ton sur lequel on veut aborder ces questions. Le jour où Carrie Bradshaw cessera de faire autant d’émules.

04/10/2011

Du culte de la maigreur au culte de la rondeur: les mentalités ont-elles réellement évolué?

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Toutes celles qui comme moi ont été rondes dans les années 90 vous le confirmeront: Dieu qu’il était difficile de s’habiller à cette époque! C’était simple: dans les rayons, pratiquement rien au delà des tailles 42, et le peu d’articles de grande taille qu’on pouvait y trouver ressemblaient plus à des tentes de camping ou des rideaux aux motifs proprement hideux qu’à des vêtements taillés pour être portés par des êtres humains. La femme ronde (grosse, obèse, etc) n’avait pas le droit non plus à l’expression d’un style propre au travers de son habillement: tout se ressemblait, informes uniformes dont la seule fonction semblait être de devoir cacher ces infâmes corps que nous ne voudrions voir.

Puis à l’aube des années 2000 se produit un changement notable: H&M et sa ligne “Big & Beautiful”, Bodyshop et sa voluptueuse Barbie, Oprah Winfrey et ses émules et leurs talk shows, on parle des mannequins qui se droguent pour ne pas manger et on voit des reportages sur les ados anorexiques. Tout ceci parce qu’on a subitement compris que le culte absolu de la minceur non seulement prive les industriels d’un grand nombre d’acheteuses potentielles, mais qu’en plus il est accusé de causer des tas de mal-êtres de femmes dans les monde. Alors on promeut la diversité des formes et des physiques, la féminité multiple. On nous ressort des vieilles théories sur les canons de beauté préhistoriques, petites statuettes de corps pleins de bourrelets à l’appui.

En apparence, les mentalités ont tellement changé au point qu’il est devenu aujourd’hui très courant d’entendre dans une conversation “Une vraie femme avec des rondeurs, c’est plus beau qu’un sac d’os/qu’une planche à pain!“. Sauf que sous ses airs banalement libérateurs pour la femme ronde, le nouveau lieu commun est une jolie insulte à toutes les femmes, grosses ou minces. En effet, en quelques mots, cette phrase nous apprend:

  1. qu’il existe des vraies femmes et des fausses femmes.
  2. que la différence entre les vraies et les fausses se situe uniquement au niveau de l’aspect extérieur: seins, fesses, etc. La question mérite d’être posée: à partir de quel bonnet de soutien-gorge est-on une femme à part entière?
  3. que celles qui sont dépourvus d’attribut proéminents sont non seulement éradiqués de la gente féminine, mais également du genre humain dans son ensemble, réduites qu’elles sont à bien tristes objets: planche à pain, sac d’os, table de repassage, au choix.

La multiplication de ce genre d’affirmations, sur les rondeurs, sur le dit “diktat de la mode” ou sur les “magazines féminins” ne peut que nous consterner. La condition féminine a tant stagné entre les 20ème et 21ème siècles, qu’aujourd’hui comme hier et comme avant-hier, on ne veut voir d’une femme que son aspect physique, sa plastique, sa beauté, quels que soient d’ailleurs la façon dont est définie cette beauté. Ce regard superficiel sur la condition féminine prévaut certainement parce qu’il ne fait que reprendre une perspective masculine. Parce qu’il ne faut pas s’y tromper, lorsque l’on dit que “les hommes préfèrent les rondes” ou que “la femme est l’avenir de l’homme” , il ne s’agit que de valider la valeur des femmes par rapport à ce qu’elles peuvent apporter aux hommes, comme si toute la dignité qu’une femme pouvait recueillir de sa vie, c’était d’être un réceptacle fécond et bien agréable à regarder.

Du culte de la minceur ou du culte de la rondeur, décidément, l’évolution des mentalités n’a pas encore eu lieu. Au mieux avons nous eu droit à la remise au goût du jour des mêmes vieux clichés sexistes. Pour s’en défaire, il va falloir aux femmes adopter une posture ferme: ne laisser personne les diminuer dans leur féminité, quelles que soient leurs mensurations, quel que soit leur aspect extérieur.