23/01/2014

Sotchi 2014: pourquoi le boycott des Jeux est un enjeu vital

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Ce post a été largement inspiré de l’excellent ouvrage “La Coupe est pleine” du Centre Europe Tiers Monde que vous pouvez trouver ici.

A l’approche des Jeux Olympiques, de la Coupe du Monde ou d’autres grands événements sportifs internationaux, des voix se font parfois entendre pour appeler au boycott de ces manifestations lorsqu’elles se déroulent dans des pays soumis à des régimes politiques autoritaires. C’était le cas pour les JO de Pékin de 2008, où l’on a longuement discuté du fait si oui ou non les chefs d’Etat de pays démocratiques devaient gratifier de leur présence les cérémonies d’ouverture ou de fermeture, au nom de la protestation contre le caractère liberticide des autorités chinoises, envers les dissidents chinois en particulier. Aujourd’hui, nous assistons à une discussion similaire à propos des JO de Sotchi de 2014 qui débutent dans un peu plus de deux semaines.

Les protestations à l’échelle internationale s’articulent principalement à l’encontre du régime de Poutine, des graves cas de violations aux droits fondamentaux dont il est responsable, des lois liberticides ,de l’emprisonnement des contestataires et de son implication dans la guerre civile syrienne. L’on a beaucoup parlé du cas Pussy Riot, de la loi contre la “propagande homosexuelle” et des livraisons d’armes à Bachar el Assad. Les appels au boycott de Sotchi 2014 sont donc non seulement justifiables mais aussi justifiés.

MAIS, bien que ces appels au boycott de Sotchi 2014 soient justes et moraux, la revendication ne s’arrête pas moins à mi-chemin. Car ces appels sous-entendent souvent que c’est là uniquement la Russie qu’il faut boycotter, alors qu’au-delà de cela, ce sont les Jeux eux-mêmes que nous devrions également remettre en question.  Les Jeux Olympiques, les Coupes du Monde et les autres grandes manifestations sportives participent de façon significative de nos jours à l’oppression des peuples, en particulier dans les pays émergents.

Pourquoi boycotter les Jeux ou les Coupe du Monde? Nous avons tous entendu parler de la façon édifiante dont l’esclavage moderne sévit sur les chantiers de la Coupe du Monde 2022 au Qatar, nous avons vu les manifestations qui ont ébranlé le Brésil et nous nous sommes bien doutés que les travailleurs chinois ont été sur-exploités pour réussir à boucler les échéances des JO de Pékin 2008. Mais quelque part, nous avons remis la faute sur les gouvernements de ces pays que l’on a accusé de ne pas respecter les droits du travail (ce qui est vrai), sans trop se préoccuper du fait que ces formes d’oppression étaient en grande partie approuvées et encouragées par la FIFA et le CIO. Les JO et la Coupe du Monde ne sont rien d’autres que des “packages” estampillés que les gouvernements achètent et la FIFA et le CIO assurent le rôle de prestataires qui ne se contentent pas de livrer un produit, mais contraint les pays-hôtes à opérer des changements structurels importants pour pouvoir accueillir les manifestations. Entre autres, les effets de l’accueil des Jeux implique:

  • endettement public: pour que ces événements puissent avoir lieu, les Etats doivent s’engager à construire des stades, des autoroutes, des aéroports. En général, les Etats recourent à des sous-traitants privés, causant le transfert immense de fonds publics vers le secteur privé. En préparation des JO et Coupe du Monde, les Etats participent donc directement à l’accumulation de capital  des grandes entreprises privées. Les coûts totaux devisés en début de projets sont en général multipliés par 5 ou 6 dans la réalité (pour Sotchi on est passé de 12milliards de dollars prévus à environ 40milliards de dollars au final, certainement sous-estimés). Contrairement à ce que l’on pense, les retombes financières pour le pays sont minuscules en comparé des coûts (de l’ordre de 6 ou 7milliards de dollars). Vu que les zones perquisitionnées pour le déroulement des festivités (stades, villages olympiques, etc) sont soumis à des régimes fiscaux particuliers, les Etats ne perçoivent pas ou peu de taxes sur les activités commerciales, et l’ensemble de l’activité commerciale (hôtels, restaurants, boissons) dans ces zones est détenue par les partenaires internationaux (Coca, Nike, Starbucks, McDonald’s) et non locaux (à cause des clauses de non-concurrence qui obligent les autorités à déloger vendeurs ambulants et vendeurs de marchandises perçues comme “rivales” des activités des partenaires). Bref, le secteur public local est drainé au bénéfice du secteur privé multinational, et les pertes sont supportées par les contribuables, qui doivent éponger sur plusieurs décennies parfois des dettes contractées pour des installations qui n’ont servi qu’une fois.
  • déplacements de population et gentrification: bien entendu, on veut construire des stades et des villages olympiques à proximité des grands centres urbains, mais comme ça ne se fait pas de déloger les gens des beaux quartiers, on expulse souvent massivement les habitants des quartiers déshérités. Les JO de Pékin 2008 ont occasionné le déplacement forcé de 1.5millions de personnes. Les habitants des favelas au Brésil ont parfois été transportés par camions et jetés en dehors des villes pour que l’on détruise leurs quartiers et reconstruise par dessus, et même dans un pays que l’on soupçonne aussi “démocratique” que l’Angleterre, la population multiethnique et défavorisée de l’Est londonien a été forcée de partir pour qu’on puisse construire à leur endroit d’immenses centres commerciaux et hôtels. Une fois les JO/Coupe du Monde finis, ces zones drainés de leur population d’origine ne retrouvent pas leur population initiale, à cause de la flambée des loyers. Une nouvelle bourgeoisie (plutôt blanche) remplace l’ancienne population (plutôt non-blanche et défavorisée). Ce phénomène que l’on nomme la gentrification est bien connu en urbanisme: une classe aisée qui investit un quartier populaire et qui finit par en expulser les communautés établies. La gentrification se produit souvent par vagues qui correspondent à des modes (d’abord quelques bobos et hipsters s’installent et ensuite son embourgeoisement se met en route) et se passe plutôt graduellement. Or, avec les grandes manifestations sportives, le processus de gentrification qui prend souvent 10 ou 15ans à s’installer opère en 3-4 ans à peine et de façon plus massive et discriminante. Aux déshérités ensuite de construire de nouveaux favelas ou de nouveaux townships là où ils peuvent!
  • sur-exploitation des travailleurs: on entend souvent dire que les JO ou la Coupe du Monde sont une chance incroyable pour le secteur de l’emploi dans les pays-hôtes. Ce n’est pas tellement vrai: la main d’oeuvre reçoit des emplois précaires, mal payés et doivent assurer une cadence infernale pour boucler des chantiers de réalisations pharaoniques en des temps record. Des études ont montré que par exemple en Afrique du Sud (Coupe du Monde 2010), l’impact sur l’emploi a été moins important que prévu, car on s’est vite débarrassé des saisonniers après quelques mois à des rythmes éreintants, et que les employés ont souvent dû assurer des heures supplémentaires non payées. Le tout évidemment pour des promoteurs étrangers ou des fournisseurs de main-d’oeuvre en sous-traitance qui, grâce à la FIFA et le CIO, bénéficient de réglementations assouplies et échappant davantage au contrôle des Etats que les chantiers “ordinaires”. C’est ainsi qu’on a vu, en Pologne (Euro 2012), des prisonniers de droits commun chinois effectuer leur peine en travaillant sur les chantiers assurer par des sous-traitants, sans que l’Union Européenne n’y fasse quoi que ce soit.
  • Accroissement des écarts sociaux et raciaux: nous pouvons nous voiler la face et prétendre que nous sommes tous égaux devant ces changements brutaux, que tout n’est qu’une histoire de capitalisme, de contribuable spolié et de droit du travail à renforcer. En réalité, tout ceci se transpose sur des sociétés dont l’Histoire est ce qu’elle est. Dans la longue “tradition” des sociétés colonisées ou construites sur le rapport de races et sur l’esclavage, subsistent une division sociale particulière avec des dominants et des dominés. C’est le cas notamment avec des pays comme  l’Afrique du Sud et le Brésil qui, malgré l’abolition de l’apartheid et de l’esclavage, restent ds sociétés très ségrégationnistes dans les faits: les townships et favelas sont surtout faits de Noirs, d’Indiens, d’Amérindiens et les beaux quartiers de Blancs. Alors que le progrès politique et social tendait à combler l’écart, un événement comme les Jeux, qui accroît le fossé entre riches et pauvres, tend donc aussi à accroître le fossé racial en revenant en arrière sur les luttes gagnées par le passé. Quand on déplace tout un quartier pauvre noir en Afrique du Sud et qu’on en relègue ses habitants dans la nature sans prendre le temps de leur reconstruire ce dont ils disposaient dans leur township d’origine (écoles, hôpitaux, services sociaux), on recule à une époque pré-apartheid, dans les faits.
  • Modification permanente des lois: peu de gens le savent, mais dans le cadre de JO ou de Coupe du Monde, on fait passer des lois accélérant par exemple les processus d’appels d’offre (pour accélérer la distribution des marchés), les lois du travail ou les lois relatives à l’utilisation d’espaces publics, ou encore les délimitations entre secteur privé ou public. Ce qu’il faut voir ici, c’est que lorsque les JO/Coupe du Monde sont attribués, les Etats font des lois d’exceptions sensées être provisoires pour fluidifier l’organisation, mais, qu’au lieu de les abandonner une fois que l’événement sportif est terminé, ils décident de les garder de façon permanente. Par exemple, lors des JO, des lois d’exception sont passées pour permettre aux sociétés privées de surveillance de procéder à des arrestations dans la rue en lieu et place de la police, d’installer des appareils de surveillance (checkpoints, cameras biométriques, surveillance vidéo, détecteurs de métaux, etc) , dans un but d’assurer la sécurité de l’événement; dans les faits, à la fin de la manifestation, ces mandats de sous-traitance et lois d’exception restent valables au lieu d’être abolies, et d’une situation sensée être ponctuelle et exceptionnelle, on passe à un arsenal de loi liberticides imposées non pas par un processus démocratique usuel (votations, débats publics, etc), mais par les exigences de comités non-démocratiques (FIFA, CIO).

Il faut comprendre une chose sur les JO et la Coupe du Monde: vous vous êtes vous déjà demandé pourquoi les pays se disputaient de haute lutte l’organisation de ces événements bien qu’ils ruinent les Etats? Parce qu’ils permettent, par un traitement de choc brutal, sur quelques années à peine, de favoriser le capital des multinationales, de modifier la législation du travail et de virer les pauvres des villes en détruisant leurs logements sociaux et en reconstruisant pour une classe bourgeoise aisée. Pour ceux qui ont lu “La théorie du Choc” de Naomi Klein, où elle explique comment les catastrophes naturelles et les guerres sont utilisées aujourd’hui pour privatiser en quelques semaines à peine des villes entières (comme la Nouvelle-Orléans après Katerina où il n’y a presque plus d’écoles publiques ou Bagdad détruite par l’armée américaine pour être ensuite reconstruite par des firmes privées qui firent des bénéfices record), la stratégie que vend la FIFA et le CIO est très similaire: profiter d’un événement temporaire et exceptionnel pour imposer des changements structurels qui perdurent pendant plusieurs générations. Et c’est bien cela que les Etats se battent pour obtenir ces Jeux: ils leur permettent de faire passer par le haut ce qu’ils n’auraient jamais pu, dans des circonstances usuelles, réussi à faire accepter par leurs peuples.

Contrairement aux catastrophes naturelles que l’on ne contrôle pas et aux guerres dont les peuples sont en général impliqués malgré eux, nous pouvons décider de notre plein gré de ne pas participer au succès de la Coupe du Monde et des Jeux Olympiques. Il suffit d’éteindre sa télé, de refuser de participer à la ferveur stupide faussement fraternelle dont on cherche à parer ces manifestations.

Donc: pour Sotchi 2014: boycotter la Russie, oui, boycotter les Jeux, encore mieux.

08/01/2014

De l'injonction d'infaillibilité faite aux immigrés et enfants d'immigrés

Autant que faire se peut, j'interviens le moins possible dans l'espace commentaires des billets de mon blog. A l'auteur l'article, aux lecteurs le débat, ainsi je conçois un blog. (j'admets néanmoins déroger parfois à cette ligne de conduite). Le billet présent sera donc particulièrement singulier, puisqu'il a été inspiré par un des commentaires que j'ai reçu il y a quelques jours.

Pour résumer le contexte à mes lecteurs, je dirais simplement que j'ai publié un billet, me suis déconnectée et ne me suis pas reconnectée pendant plusieurs jours (car, croyez-le ou non, un auteur de blog à une vie hors du Net). De ce fait, se sont "accumulés" plusieurs commentaires en attente de modération, que j'ai validé d'un coup aujourd'hui. Parmi ces commentaires, celui d'un utilisateur, surpris qu'un de ses précédents commentaires n'ait pas été encore validé (temps d'attente: quelques jours). Et visiblement, il en faut bien peu à certains pour sombrer dans l'attaque raciste et grossière.

Je retranscris le commentaire ici, car il me servira à mettre en lumière un phénomène que nous autres immigrés ou enfants d'immigrés connaissons bien, à savoir ce que j'appellerai "l'injonction d'infaillibilité" :

Ah, ah, vous n'avez pas publié mon commentaire. Bonjour l'honnêteté intellectuelle. Mais que pouvait-on attendre d'autre d'une personne qui signe des billets aussi communautaristes ? Les fachos arabo-musulmans ne passeront pas !
No pasaran !

Je résume: pour un temps de latence de quelques jours, un lecteur se considère dans son bon droit de me traiter de "facho arabo-musulmane", le tout après m'avoir prêté de bien mauvaises intentions (le "censurer"), sans pourtant avoir le moindre élément concret pour étayer sa thèse.La violence de l'insulte comparé à la hauteur du "délit" m'a laissé pantoise, je l'avoue.

Je conçois qu'un lecteur puisse être froissé par le fait que son commentaire n'ai été validé dans la foulée (je pourrais être plus assidue, effectivement), mais la facilité avec laquelle m'est envoyé à la figure une telle injure raciale n'est pas anodine. A chaque fois que je faillis, l'injure raciale ou islamophobe est l'un des premiers recours. Je suppute sans prendre trop de risques que ce même lecteur ne se serait pas permis à l'injure raciale s'il avait dû attendre plusieurs jours avant la validation d'un commentaire sur d'autres blogs, comme ceux de M. Decaillet ou Hommes Libres (excellents blogs, au passage).

Et il en est de moi comme de toutes les personnes "issues de minorité visible" (comme nous appellent pudiquement certains). Lorsque nous faillissons individuellement, l'insulte est en général collective et avilissante. La limite de tolérance est particulièrement basse pour nous (je suis traitée de "facho" pour avoir tardé plusieurs jours avant de valider un commentaire; pour mériter une telle insulte, une personne plus "autochtone" devra au minimum effectuer un salut nazi ou se fendre d'une déclaration publique en faveur du retour de la peine de mort en Europe), ce qui implique que, de telles choses nous "pend au nez" dès que nous ne sommes pas tout comme il faut. Infaillibles devons-nous être, et encore, cela ne garantit pas la bienséance de nos interlocuteurs.

Oh, le Net permet ce genre de lâcheté, insulter tranquillement derrière son écran, pensez-vous! Sauf que, et c'est là que le bât blesse, ce mode de fonctionnement est tout aussi répandu dans "la vraie vie". Je ne vais pas en faire étalage ici, c'est pas le but. Je vais simplement attirer l'attention sur le fait que je ne connais pas un seul, PAS UN SEUL, enfant de "minorité visible", qui n'ait pas été, malgré sa courte vie, confronté à ce phénomène. Je trouve cela suffisamment grave pour être relevé.

04/01/2014

Ebranler Taubira

(Pour ceux que cela intéresserait, je me suis exprimée ici sur l'affaire Dieudonné que je conçois comme une lutte entre deux extrémismes dont je me désolidarise tant d'un côté que de l'autre)

Après Manuel Valls, Christiane Taubira entre en jeu dans la nouvelle mission que s’est donnée la République Française: faire taire Dieudonné. Dans une tribune intitulée “Ebranler les hommes”, elle l’insinue clairement: les jugements sanctionnant les propos racistes et antisémites de l’humoriste ne suffiront pas, toute la machine judiciaire sera mobilisée pour atteindre l’objectif dessiné par le Ministre de l’Intérieur.

Je n’ai personnellement aucun problème avec le fait que le Trésor français recourt aux moyens légaux pour récupérer les sommes dues par Dieudonné. Il s’est rendu coupable de délits graves; il n’est pas une victime et son numéro de facho-victimisation est une obscénité en soi (mais pas plus obscène que les unes de Charlie Hebdo ou les chroniques d'Eric Zemmour, qui déversent la haine à plein seaux sur les musulmans et viennent ensuite dire qu'on "ne plus rien dire" dès que quelqu'un proteste un peu). Je reste ceci dit plutôt sceptique sur ce que tout cela implique sur le principe de séparation des pouvoirs (nous sortons là clairement du champ de la démocratie). Un ministre de l’Intérieur qui part en croisade et la justice qui propose de devenir son bras armé. Enfin bref.

Par contre, je rougis carrément de honte pour Christiane Taubira. Il y a quelques mois, lorsque le titre d’extrême-droite “Minute” la traitait de singe sur sa une, ce n’est qu’avec une extrême mollesse qu’elle réagit, en décidant de ne pas engager de poursuites. Par sa passivité, elle acceptait de fait l’insulte et, pire, elle permettait donc qu’à travers elle, tous les Africains et Afro-descendants de France soient humiliés avec le consentement de la République. Elle venait de permettre la remise au goût du jour d’une insulte chargée d’une histoire terrible, qui n’est ni encore pleinement reconnue, ni totalement actée. Comme s’il lui appartenait de brader leur dignité, juste pour ne pas faire de vague, juste pour sauver son siège dans un gouvernement aussi inepte qu’incapable. Aujourd’hui, puisqu’elle s’engage à faire intervenir la justice pour faire taire Dieudonné tout en continuant à accepter les insultes qu’elle subit en tant que femme noire, Madame Taubira s’est donc rendue coupable d’une faute morale extrêmement grave: la hiérarchisation des dignités, entre celles qui méritent d’être défendues et les autres.

Mais est-elle à un manquement près, elle qui ose ponctuer sa tribune concernant Dieudonné par une citation de Césaire, l’apôtre de l’anticolonialisme, tout en étant membre d’un gouvernement qui n’a su s’illustrer que par ses pratiques guerrières et néo-coloniales en Afrique?