08/01/2014

De l'injonction d'infaillibilité faite aux immigrés et enfants d'immigrés

Autant que faire se peut, j'interviens le moins possible dans l'espace commentaires des billets de mon blog. A l'auteur l'article, aux lecteurs le débat, ainsi je conçois un blog. (j'admets néanmoins déroger parfois à cette ligne de conduite). Le billet présent sera donc particulièrement singulier, puisqu'il a été inspiré par un des commentaires que j'ai reçu il y a quelques jours.

Pour résumer le contexte à mes lecteurs, je dirais simplement que j'ai publié un billet, me suis déconnectée et ne me suis pas reconnectée pendant plusieurs jours (car, croyez-le ou non, un auteur de blog à une vie hors du Net). De ce fait, se sont "accumulés" plusieurs commentaires en attente de modération, que j'ai validé d'un coup aujourd'hui. Parmi ces commentaires, celui d'un utilisateur, surpris qu'un de ses précédents commentaires n'ait pas été encore validé (temps d'attente: quelques jours). Et visiblement, il en faut bien peu à certains pour sombrer dans l'attaque raciste et grossière.

Je retranscris le commentaire ici, car il me servira à mettre en lumière un phénomène que nous autres immigrés ou enfants d'immigrés connaissons bien, à savoir ce que j'appellerai "l'injonction d'infaillibilité" :

Ah, ah, vous n'avez pas publié mon commentaire. Bonjour l'honnêteté intellectuelle. Mais que pouvait-on attendre d'autre d'une personne qui signe des billets aussi communautaristes ? Les fachos arabo-musulmans ne passeront pas !
No pasaran !

Je résume: pour un temps de latence de quelques jours, un lecteur se considère dans son bon droit de me traiter de "facho arabo-musulmane", le tout après m'avoir prêté de bien mauvaises intentions (le "censurer"), sans pourtant avoir le moindre élément concret pour étayer sa thèse.La violence de l'insulte comparé à la hauteur du "délit" m'a laissé pantoise, je l'avoue.

Je conçois qu'un lecteur puisse être froissé par le fait que son commentaire n'ai été validé dans la foulée (je pourrais être plus assidue, effectivement), mais la facilité avec laquelle m'est envoyé à la figure une telle injure raciale n'est pas anodine. A chaque fois que je faillis, l'injure raciale ou islamophobe est l'un des premiers recours. Je suppute sans prendre trop de risques que ce même lecteur ne se serait pas permis à l'injure raciale s'il avait dû attendre plusieurs jours avant la validation d'un commentaire sur d'autres blogs, comme ceux de M. Decaillet ou Hommes Libres (excellents blogs, au passage).

Et il en est de moi comme de toutes les personnes "issues de minorité visible" (comme nous appellent pudiquement certains). Lorsque nous faillissons individuellement, l'insulte est en général collective et avilissante. La limite de tolérance est particulièrement basse pour nous (je suis traitée de "facho" pour avoir tardé plusieurs jours avant de valider un commentaire; pour mériter une telle insulte, une personne plus "autochtone" devra au minimum effectuer un salut nazi ou se fendre d'une déclaration publique en faveur du retour de la peine de mort en Europe), ce qui implique que, de telles choses nous "pend au nez" dès que nous ne sommes pas tout comme il faut. Infaillibles devons-nous être, et encore, cela ne garantit pas la bienséance de nos interlocuteurs.

Oh, le Net permet ce genre de lâcheté, insulter tranquillement derrière son écran, pensez-vous! Sauf que, et c'est là que le bât blesse, ce mode de fonctionnement est tout aussi répandu dans "la vraie vie". Je ne vais pas en faire étalage ici, c'est pas le but. Je vais simplement attirer l'attention sur le fait que je ne connais pas un seul, PAS UN SEUL, enfant de "minorité visible", qui n'ait pas été, malgré sa courte vie, confronté à ce phénomène. Je trouve cela suffisamment grave pour être relevé.

Commentaires

Texte très intéressant et qui donne à réfléchir.
Dans le cas que vous décrivez, il y a la conjonction de l'anonymat du commentateur et le non-anonymat de la bloggeuse.
On constate une grande exigence envers les autres et une sorte de droit à la spontanéité pour le commentateur, ainsi qu'une différence de taux de présence derrière l'écran.
Le lancer d'anathèmes est un des sports les plus pratiqués sur cette plateforme et je tempérerais votre propos ainsi : dans les commentaires des blogs, il suffit souvent d'exprimer une opinion qui dérange l'un ou l'autre commentateur, pour être aussitôt traité de facho, phobe de toute sorte de ou nazillon. Les réactions épidermiques sont très vives, alors qu'on devrait se placer au niveau du débat d'idées.
C'est lassant et décourage d'intervenir. La qualité de l'ensemble est mis en danger par des commentateurs irascibles.
Certains bloggeurs laissent tout passer et le résultat est lamentable. J'ai entendu, de la part d'amis à l'étranger : "A Genève, vous avez des gens effrayants." Ca m'a fait rire, parce que c'est juste une image partielle et le prix à payer pour la liberté d'expression.
Les commentateurs ne se rendent pas toujours compte, que les écrits sont des traces indélébiles et malgré le pseudo, on fait une sorte d'auto-portrait.
Faut-il censurer ? Je pense que vous faites bien de au moins filtrer, car toute insulte n'est pas bonne à lire. Celle publiée vaut son pesant et permet effectivement d'illustrer cette réalité que nous ne percevons pas forcément, si nous faisons partie de la majorité ou de minorités non-visibles.
En publiant le commentaire incriminé et en prenant la peine d'écrire un texte construit, argumenté et raffiné, vous réussissez le tour de force de récupérer la force de l'adversaire et de la renvoyer.

Le concept "d'exigence d'infaillibilité" est vraiment intéressant.
Je viens d'une culture, où on nous demandait l'excellence comme si c'était une valeur morale. L'échec était une catastrophe honteuse. (Je parle au passé, car j'ai bientôt 60 ans et j'avais 9 ans, lorsque mes parents ont quitté leur pays. J'ai été éduquée selon leurs principes.)
Il me semble qu'encore maintenant, les jeunes de mon pays d'origine vivent ce qu'on appelle en allemand "der Leistungsdruck", la pression de la performance. Ca donne des gens tendus, souvent alcooliques et qui se suicident passablement. Ils se sentent en situation de test un peu en permanence, comme si la vie était une sorte d'école et il fallait être le premier de classe. L'exigence d'infaillibilité est intériorisée et ça vous ronge.

Écrit par : Calendula | 09/01/2014

Je vous remercie sincèrement d'avoir écrit ce billet. Je ne fais partie d'aucune minorité visible, mais je suis très préoccupé par la montée du phénomène "bouc-émissaire" dans "ma" majorité, dont l'injonction d'infaillibilité constitue un rouage essentiel, renforcé par els moyens de communication actuels. Décidément, l'Histoire est cyclique!

Écrit par : Jean-Michel Bugnion | 09/01/2014

Les commentaires sont fermés.