20/10/2013

Leonarda, Lampedusa et Melilla

Les nouvelles récentes semblent relater de plus en plus de tragédies liées à la difficile condition de la migration et de la clandestinité. Il aura fallu que des barques de fortune coulent, faisant des dizaines et des dizaines de victimes, et qu’une enfant soit interpellée en plein contexte scolaire pour que les médias et l’opinion publique se rendent compte que oui, la dure politique européenne en matière d’immigration faisait aussi des victimes. Tous les jours, c’est des dizaines d’interpellations, placement en centre de détention, renvois par vols réguliers ou spéciaux… mais tant que cela ne se passe pas dans un car scolaire sous les yeux des enfants des bons citoyens, ça va, ça ne choque pas, tout peut continuer comme si de rien n’était dans le meilleur des mondes.

Comme si on découvrait aujourd’hui que le durcissement des lois en terme d’immigration et le renforcement des mesures policières ne permettaient aucunement de supprimer le “problème”; cela n’a fait qu’obliger les candidats à l’immigration à adopter des chemins de plus en plus périlleux pour arriver à “leurs fins” (N.B.: leurs fins n’étant nullement d’envahir l’Europe, islamiser les contrées judéo-chrétiennes ou organiser la traite des Blanches, mais bel et bien, simplement, de vivre dignement, d’échapper à des conditions de vie difficiles). Personne ne s’élance de gaieté de coeur à l’assaut de la Méditerranée au bord d’une barque surpeuplée et menaçant de chavirer à tout instant. Personne ne troque le confort d’une vie citoyenne et les droits qu’elle implique contre la précarité de la condition de clandestin, sauf s’il se sait justement condamné à ne pas connaître le minimum vital de confort hors de la clandestinité.

Les politiques se sont émus des naufragés de Lampedusa au point d’accorder une nationalité italienne aux victimes à titre posthume et Leonarda se voit réinvitée à revenir vivre en France. Dans leur infini cynisme, ces mêmes politiques n’auront proposé aucune régularisation aux rescapés des naufrages de Lampedusa ni prévu d’étendre le droit de séjour à la famille de Leonarda. Dans les deux affaires, les victimes se retrouvent perdantes dans tous les cas.

L’émotion populaire sur ces sujets est certainement une occasion de soulever des questions importantes concernant la politique européenne d’immigration, mais hélas on assiste à bien peu de remise en question de ce système. Car le débat n’a pas à tourner autour du fait qu’une gamine de 15ans n’a pas à être interpellée pendant une activité scolaire pour être expulsée, mais autour d’une question fondamentale: est-il compatible avec les Droits de l’Homme et de l’enfant de procéder à une mesure d’expulsion d’un mineur en situation irrégulière? La question qui devrait être dans la bouche de tout commentateur devrait être simplement: lorsqu’on est un pays signataire de la déclaration internationale des Droits de l’Homme ainsi que de nombre d’autres traités internationaux sur les droits humains, les droits des migrants, les droits des réfugiés, est-il ne serait-ce que légal – et moral – de confier à des sous-traitants privés la gestion des frontières du continent européen, au sein d’un programme (Frontex) sur lequel le respect des mesures est non-seulement discutable mais en plus pratiquement invérifiable?

On s’émeut du sort de Leonarda (ce qui en soit est bien), mais parmi les citoyens combien seraient prêts à voter ou faire pression sur leurs élus pour que soient adoptés des lois interdisant purement et simplement l’expulsion des mineurs? Combien seraient prêts à obliger leurs élus à adopter des mesures de gestion des frontières  plus souples et plus transparentes qui certes laisseront passer plus de migrants (mais est-ce un mal? pas de mon point de vue), mais qui au moins ne mettraient pas à mal la sécurité la plus élémentaires des migrants? Les résultats des élections sur le continent européen nous donnent une réponse claire: l’”opinion publique” qui s’est ému de ces deux drames est pourtant la même qui assure les succès électoraux des partis d’extrême-droite et des politiques anti-migratoires depuis maintenant plus de 15ans. C’est tout simplement paradoxal.

Cet été, j’ai eu l’occasion, au cours d’un voyage au Maroc, de passer à proximité de l’enclave espagnole de Melilla. Pour ceux qui ne s’y sont jamais rendus, Melilla est un point particulier: il s’agit d’une frontière terrestre entre l’Afrique et l’Europe. A ce titre, les moyens de la Communauté Européenne sont accordés de manière spéciale  pour assurer au mieux l’étanchéité de la frontière. Tout le pourtour de l’enclave est délimité par hauts murs et barbelés, systèmes de détection de mouvements, gardes armés (tant du côté marocain que du côté espagnol), grilles, etc etc. Pour le dire ouvertement et franchement, à la vue de ce mur, je me suis simplement dit qu’il n’avait rien à envier au mur de la honte israélien. D’ailleurs, la comparaison pourrait ne pas s’arrêter à là, car d’une façon similaire à ce qui se passe dans les territoires occupés palestiniens, les autorités espagnoles et européennes assurent d’une certaine manière une politique coloniale de Melilla en accordant des privilèges fiscaux aux Espagnols/Européens pour les inciter à aller vivre dans l’enclave qui serait bien boudée par les continentaux sans ce genre de mesures. Très intéressantes, les priorités des autorités espagnoles à l’heure où l’austérité frappe de plein fouet les citoyens espagnols.

Ce dispositif, dont le but est de rendre infranchissable la frontière aux Africains laisse chaque année des milliers de clandestins, notamment subsahariens, prendre des risques de plus en plus grands pour entrer à Melilla.  Devant l’armada de moyens déployés au niveau de la frontière, les migrants passent souvent des mois voire des années dans des conditions terribles à guetter une “faille” pour s’élancer à l’assaut des barrières, au risque de leur vie (voir par exemple: http://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/video-des-immigr... ). La frontière terrestre étant devenue quasiment infranchissable, du côté marocain adjacent à Melilla, vers la ville de Nador, on voit même des migrants acheter des bouées pneumatiques pour tenter de relier la côté espagnol. Oui, on voit des migrants prêts à traverser la mer sur une bouée pneumatique; essayons de s’imaginer un instant ce qui peut motiver d’en arriver à de telles prises de risques. En tant que citoyenne d’un pays du continent européen, j’ai honte de constater que nous sommes prêts, sur notre continent, à laisser des gens crever à nos portes de cette façon et de bien d’autres façons. Nous lavons notre conscience en se disant que nous n’avons pas tué ces gens puisque ce sont eux qui se sont jetés dans la gueule du loup malgré nos mises en garde, mais la réalité brute et simple est que lorsque nous ne disons mot, nous consentons.

Le débat sur l’immigration manque toujours d’aborder les questions plus larges sur les raisons pour lesquelles les pays qui produisent beaucoup de candidats à la migration vers l’Europe sont touchés de façon chronique par la pauvreté, l’instabilité politique et la corruption. L’Europe (d’autres régions du monde aussi, mais intéressons-nous à ce que nous faisons) est souvent impliquée d’une façon ou d’une autre (privée ou publique) dans les prédations commises sur les économies de nombre de pays pauvres ou émergents. Les migrants qui sont retrouvés  naufragés aux abords de Lampedusa sont souvent issus, par exemple, des pays de la Françafrique, ce n’est pas un hasard. C’est simple, tant que ne seront pas appliquées des mesures de régulation plus égalitaires dans  les rapports économiques entre le Nord et le Sud, nous ne sommes pas prêts de voir moins de migrants tenter leur chance dans des conditions de sécurité inexistantes.

04/10/2013

Racisme anti-Rom: et nous musulmans d’Europe, que faisons-nous?

Pour le sinistre ministre de l’intérieur français Manuel Valls, les Roms ont donc “vocation à revenir en Roumanie et en Bulgarie” (rappelons quand même au passage que la minorité Rrom est victime de persécution notamment en Roumanie). La position de Valls serait soutenue par 65% des Français. Pire encore, elle n’est pas isolée en Europe. On se rappelle par le passé que la Ligue du Nord italienne a soutenue la politique de Nicolas Sarkozy en la matière (oui, la Ligue du Nord, ce parti qui a appelé au viol d’une ministre noire italienne). Récemment, la justice hongroise a condamné les auteurs deplusieurs meurtres de personnes Roms, mettant en lumière l’odieux racisme dont ils sont victimes en Hongrie. Un parti néo-nazi allemand a lancé une campagne d’affichage anti-Rom. La liste est longue. Et en Suisse nous ne sommes pas épargnés puisque les faits divers autour des Roms est un marronnier de la presse locale et nationale, alors que les partis lancent des vindictes et que les autorités démantèlent des camps et détroussent les mendiants des fruits de leur activité.

Il est excessivement brutal, quand on y pense, de constater qu’au fond, l’Europe n’a pas encore évolué sur la question des populations Roms. Très peu de choses nous séparent encore, aujourd’hui en 2013, des pires époques du siècle précédent. Nous acceptons si simplement de condamner à la non-vie un ensemble de plusieurs centaines de milliers de personnes, comment pourrions-nous prétendre avec certitude que demain nous n’appellerons pas à leur mort pure et simple?

Ce que subissent les Roms en Europe est subi aussi par d’autres populations nomades dans d’autres parties du monde, je pense notamment aux Touareg dans la région sahelienne et aux Hmong en Chine et au Vietnam. La sédentarité a visiblement un problème avec le nomadisme, qu’elle ne conçoit pas comme autre chose qu’une menace.

Je suis une musulmane d’Europe, je sais ce que c’est que d’être une minorité pas particulièrement adorée du discours mainstream. Par contre, je ne sais rien, dans ma position, de la violence et de la précarité que subissent les Roms. Leur position en Europe est infiniment plus difficile que la mienne, mais mon très lointain avant-goût de cette histoire de mise au ban me fait sérieusement réfléchir sur ce qui est de notre devoir de faire, nous Musulmans européens. Un peu comme tout le monde, un peu comme partout, nous nous bougeons quand il s’agit de notre chapelle, mais nous semblons croire que ce qui arrive aux autres ne nous concerne pas. Bien sûr, nous ne sommes pas les seuls dans ce cas, mais ce n’est pas une excuse. A force de cloisonner les luttes, nous allons tous à la perte. Quand les Musulmans ne se battent que pour des sujets relatifs à l’Islam, des féministes que pour des causes féministes et des ouvriers que pour les causes ouvrières, cela revient à admettre qu’on ne défend pas des principes mais des postures. Il serait temps de repenser la conjugaison des luttes.

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