07/11/2011

Les 7 novembre dans l'ancienne Tunisie

benali.jpg

Cette année, c'est la première année depuis 23ans que nous, Tunisiens, ne "fêteront" pas le 7 novembre. En effet, avant la révolution tunisienne de 2011, chaque année avait lieu la commémoration du 7novembre 1987, date de l'accès de Ben Ali à la présidence du pays (après un coup d'état, mais ça, nous n'osions pas le dire en ces termes!). Bien entendu, le tunisien moyen, si on lui avait demandé son avis, avait franchement autre chose à faire que de se "réjouir" ce jour-là, mais comme il était littéralement bombardé de messages lui enjoignant d'être reconnaissant des bienfaits du bon Zine pour la nation, il était difficile de passer à côté du 7 novembre.

Bien entendu ce jour-là la propagande fonctionnait à plein régime. Les clips tournaient à la télé, les rues étaient décorées à l'occasion. Mais ce n'était pas tout, puisqu'il ne suffisait pas d'assister passif à tout cela - le citoyen était mis à contribution. Il fallait montrer qu'il y avait des milliers de gens dans les rues, rassemblés dans la joie et la bonne humeur.

Pour donner une mesure de ce qu'un Tunisien pouvait subir ce jour-là, voici une petite histoire qui est arrivée à un de nos voisins en Tunisie. Ce voisin était un vieil homme pauvre, qu'on appelrait "Si Mohammed"( "Monsieur Mohammed"). Il devait bien dépasser les 75ans, bien qu'il ne sut pas lui-même son âge, car il faisait partie de ces générations encore existentes chez nous dont la naissance n'avait pas été déclarée à l'état civil au moment de la naissance mais bien des années après (il n'était pas rare que les gens aient 5 ou 10ans de moins sur leurs papiers qu'en vérité), et il ne savait non plus ni lire ni écrire. Ce vieil homme pauvre était dans une santé assez défaillante, pratiquement sourd, pas toute sa tête et bien frêle. Il vivait par là depuis plusieurs décennies et était engagé par la mairie pour balayer les rues derrière le parlement (le reste du pays pouvait bien être dégueulasse, mais derrière le parlement, faut pas charrier!). Bref, il ne connaissait pratiquement rien du monde à part cette rue, qui constituait en quelque sorte son Univers et cela à son importance dans cette histoire.

Un 7 novembre il y a quelques années, Si Mohammed a disparu. Personne ne savait où il se trouvait et dans le quartier nous avions finalement fini par croire qu'il était mort, et personne ne connaissait même le nom de famille du vieillard, que personne n'avait jamais utilisé,  pour pouvoir demander après lui. Et au fond, il était dans un tel état de faiblesse que cela n'aurait étonné personne qu'il ait pu avoir fait un arrêt cardiaque ici ou là. Deux semaines après le 7 novembre, nous le vîmes réapparaître, éreinté, désorienté, dans un état pitoyable.

Il expliqua aux voisins qui acoururent ébahis pour l'accueillir que le 7 novembre, alors qu'il balayait la rue comme à son habitude, un bus passa par là. C'était un bus des transports publics perquisitionné par la police, et des policiers ramassaient toute personne qui se trouvait dans la rue pour les faire monter dans le bus. Pas question de refuser, cela va sans dire. C'était une pratique courante: lors des meetings de Ben Ali ou ses visites, on rafflait les passants et on les rassemblait aux lieux clé, pour donner un effet de foule accourue massivement, on leur donnait des drapeaux tunisiens, des portraits du dictateur, des pancartes à agiter. Ce jour-là donc, on embarqua Si Mohammad pour l'emmener à un meeting important dans une ville voisine.

Le problème, c'est que si les policiers étaient très zélés pour emmener les foules, ils l'étaient nettement moins pour les ramener. A la fin du meeting, ils remirent sommairement les gens dans les bus qui repartirent bien vite. Si Mohammed avait été oublié sur place. Le vieil homme n'avait ni argent ni papiers d'identité sur lui, en tant qu'homme illétré il ne connaissait même pas son adresse et il fût bien incapable d'expliquer clairement d'où il venait aux personnes qui habitaient là-bas. On a essayé de-ci de-là de lui faire quadriller les rues avant de comprendre qu'il ne venait même pas de la ville on l'hébergea et lui donna à manger, et puis il s'égara de nouveau il ne réussit plus à retrouver ses bienfaiteurs et donc il se mit en marche de sa ville natale, parfois une voiture s'arrêtait et le transportait un peu (dans la limite de ses explications confuses! Et dans un pays où l'on craint la police plus que la peste, on ne lui confie pas un vieil homme, incertain du sort qui lui serait réservé), parfois des gens lui donnaient à manger... il mit 2semaines à retrouver sa rue, et c'était donc ainsi qu'à la grande surprise des voisins il était réapparu.

Et pour les hommes comme Si Mohammed et les autres qui se sont retrouvés dépossédés de leur humanité par un régime brutal comme celui de Ben Ali, ce 7 novembre et tous les suivants, nous sommes fiers de dire qu'il ne signifie rien pour nous. Dans le pays, toutes les "Place du 7 Novembre", "Rue du 7 Novembre" et "Cité du 7 Novembre" ont été renommées, généralement en "Mohammed Bouazizi".

Commentaires

Emouvant ce billet! Très touchant! Plusieurs personnes m'ont parlé du contraire pratiqué dans nos pays occidentaux. Les clochards du 14 juillet par exemple sont embarqués et mis au vert pour que la capitale donne une belle image!

Tu devrais en faire un slam de cette histoire je la trouve forte en émotion!

Bien à toi!

Écrit par : plume noire | 07/11/2011

Hello collègue slameur à la plume acérée :-)

Faire un slam de cette histoire? Pourquoi pas, je vais demander à Si Mohammed s'il veut faire un duo :-p

Écrit par : ielshikh | 07/11/2011

Mille merci. Si Mohammed est un prince dont le décor s'accorde à l'islam.

Écrit par : pachakmac | 07/11/2011

Ou alors on le fait en duo je me déguise pour la scène ;-)

A part ça se serait cool qu'une fois on fasse un slam à plusieurs sur scène!

Écrit par : plume noire | 08/11/2011

excellente idée, faut qu'on écrive et slamme ensemble ;-) on s'y met quand???

Écrit par : ielshikh | 08/11/2011

Les commentaires sont fermés.