21/10/2011

Souvenir d'immigré (3): la rage d'un peuple

Aujourd'hui, alors que les images de Muammar Kadhafi mort ont fait le tour de la planète, nous avons certainement été plus d'un a être choqué par la violence des images, qui montrent que ses derniers instants, il les a vécu au milieu d'une foule en colère qui le violente et le roue de coups.

Non pas que je ne pense pas que l'homme n'ait pas mérité son funeste destin, mais je pense que le peuple libyen méritait la justice sous forme d'un procès à la Cour Pénale Internationale pour crime contre l'humanité. L'instruction, le procès et le jugement sont les étapes douloureuses mais libératrices pour les peuples victimes des crimes contre l'humanité, qui peuvent alors se reconstruire sur le sentiment d'une justice faite et des réponses aux questions, et non d'une haine déchargée dans la brutalité.

Ces images du dictateur pris par la haine des combattants a fait remonter en moi un souvenir lointain, d'un autre dictateur, d'une autre époque.

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Janvier 1990. Je rentre des vacances de Noël que j'ai passées, pour une fois, hors de Genève. Agée de 8ans à peine, j'avais pu vivre pour la pemière fois de ma vie l'hiver tunisien - je n'avais jusque là été dans le pays natal de ma mère qu'en été - occasion pour moi de constater que si effectivement les températures diurnes étaient plus douces et qu'il n'y neigeait pas, il n'empêche que les nuits étaient glacées et que le froid pénétrait jusqu'aux os, la faute à une humidité très élevées.

J'étais partie avec ma mère et mes deux soeurs, alors que mon père était resté à Genève pour travailler. Ce dimanche, veille de la reprise scolaire, après qu'il soit venu nous chercher à l'aéroport et alors que ma mère déballait les provisions que nous avions ramené dans nos valises (grenades rouge, dont c'était la saison, mais aussi harissa, épices, huile d'olive - à l'époque les compagnies aériennes étaient plus coulantes), j'eus envie de regarder un de mes films en cassette vidéo, car deux semaines sans télé et dessins animés, ça vous use un gosse des années 80 (en fait, il y avait bien la télé chez ma grand-mère en Tunisie, mais les programmes - mêmes les dessins animés! - étaient en arabe littéraire, idiome que je ne maîtrisais absolument pas à l'époque, vu que je ne comprenais que les dialectes tunisien et égyptien).

J'avais donc faim de télé, mes soeurs aussi. Nous n'avons pas eu à nous disputer longtemps pour nous mettre d'accord sur ce que nous voulions regarder: notre cassette vidéo du film King Kong. Nous adorions ce film. Sauf que cette fois-ci, les choses ne se sont pas terminées comme d'habitude: dans les dernières secondes du film, au lieu du générique il y avait autre chose d'enregistré. Il y avait un vieil homme gisant dans une marre de sang par terre, et une vieille femme non loin de lui. L'angle de ses jambes me semblait pas tout à fait normal, et bizarrement, c'était plus cela que le sang qui m'avait choqué, du haut de mes 8ans. La voix off fait référence à ces personnes fusillées: Ceaucescu - je n'apprendrai que bien plus tard à orthographier ce nom.

Hébétées, nous regardons plusieurs minutes ces images violentes avant que nos parents passent devant l'écran par hasard et arrêtent la cassette en panique. Ma mère ne comprends pas comment nous avons été amenés à visionner une telle chose. Mon père explique que pendant notre absence, lorsque les nouvelles annoncèrent la mort du dictateur roumain sommairement exécuté et qu'elles diffusèrent les images, dans l'urgence, il avait pris la première cassette vidéo qui lui tombât sous la main pour enregistrer - mon père avait cette manie d'enregistrer parfois des évènemens historiques - en général, c'était des match de foot de Coupe du Monde ou des disciplines des Jeux Olympiques - mais c'était bien la première fois qu'il commettait la confusion de le faire sur une de nos cassettes.

Bien que la télé était désormais éteinte, les images de Ceaucescu et de sa femme morts continuent de défiler dans ma tête. Je ne savais encore rien de cet homme, mais je me doutais au vu de la rage qu'il avait déchaîné qu'il n'avait rien d'un bon samaritain. Il n'empêche que du haut de mes 8ans, je comprenais qu'une telle violence, c'était anormal, quelles qu'en soient les raisons.

02:41 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0)

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