14/10/2011

Les Mille et Une Carrie Bradshaw du net

carrie.jpg

Je me rappelle parfois cette scène de Sex & the City: les quatre protagonistes sont comme à leur habitude attablées dans un resto branché new-yorkais, devisant de leurs histoires de coeur et plus si affinités. Enfin, pour être plus précise, seules Carrie, Charlotte et Samantha discutent, Miranda, se tient plutôt silencieuse, l’air atterré et exaspéré. Au bout de quelques minutes elle explose: comment se fait-il que quatre jeunes femmes indépendantes, émancipées, éduquées, etc, etc, sont incapables, quand elles se réunissent de parler d’autre chose que des hommes, toujours des hommes?

Je me suis souvent posé la même question. Il serait peu pertinent de nier l’évidence: la vie personnelle et sentimentale est au centre des préoccupations de chacun, il en a toujours été ainsi et il en sera toujours ainsi. Nous humains sommes des animaux dépendant viscéralement de l’amour de l’autre, de son attention. MAIS, et c’est là dont je souhaite parler ici, que les affaires sentimentales monopolisent entièrement les ressources mentales et intellectuelles de tant de femmes “indépendantes/émancipées/libérées”, cela a de quoi interpeller. C’est en surfant sur la blogosphère que le phénomène m’a une fois de plus choqué: bien que les “bloggeuses” représentent une population en majorité jeune, urbaine, éduquée et avec une certaine indépendance financière, ces femmes souvent ne communiquent au reste du monde que …. pour parler chiffons ou mecs.

Depuis la génération Sex & the City, la parole féminine a sensiblement changé de ton. Nous ne dénombrons plus le nombre de bloggeuses qui racontent leurs tribulations sentimentales voire sensuelles sur un ton frais, décomplexé, franc et assumé, un peu à la Carrie Bradshaw. En élargissant un peu les thématiques, on peut constater que l ‘immense majorité des blogs tenus par des femmes sont consacrés  aux relations amoureuses, ou alors à la mode, à la grossesse, aux recettes de cuisine. Bien sûr il y a des exceptions (ouf!), la révolution tunisienne par exemple a mis “sous le feu des projecteurs” des femmes bloggeuses actives politiquement (et pas que pour se battre pour avoir le droit de porter le vernis à ongles de leur choix). Il ne s’agit pas de jouer à la féministe réac en niant que l’amour, l’enfantement, la mode, font et feront toujours partie du quotidien social et personnel de la femme. Mais avoir à portée de main un moyen technologique incroyablement puissant et aux potentialités de diffusion infinies pour donner le fond de sa pensée sur absolument tout ce qui nous passe par la tête, et être totalement incapable d’avoir autre chose à exprimer que de banals monologues un peu cru-cruche sur les dernières chaussures “trop choues” qu’on a trouvé à 50% soldées ou sur le nouvel Apollon qu’on veut se faire, je trouve ça presque triste. Les Carrie Bradshaw du net sont si soumises au diktat de la “condition féminine” que derrière leur ton libertaire et auto-assumé, au final ne se cache rien d’autre que des groupies terrifiées à l’idée de se retrouver seules avec elles-mêmes et qui donc noient le web de leur prose chic & girly dans le but de trouver dans l’acte une thérapie à leur maux. Pour moi, qu’une femme dise “un jour mon prince viendra sur un beau cheval blanc” ou “je baiserai frénétiquement tous les mecs de l’Univers jusqu’à trouver celui qui me donnera envie d’arrêter de faire les frais”, c’est exactement la même chose: si elle ne prend la parole publique QUE pour l’une ou l’autre de ces variantes, elle reste une femme soumise à l’obsession dévorante de vivre à travers un homme ou les hommes.

Je ne souhaite absolument pas que les femmes se transforment en “amazones guerrières” ne connaissant rien à l’émoi d’un coeur ou à la tendresse; moi-même je suis en telle contradiction avec ce cliché que je ne pourrais pas crédiblement en faire la promotion. Mais je rêve qu’un jour les femmes pensent la féminité moins comme une différentiation par rapport à l’homme, mais plus comme une autre facette de l’humanité. Pour moi, l’émancipation féminine ce n’est nullement crier haut et fort que envers et contre tout, on va s’habiller avec les fanfreluches de notre choix, c’est être capable, à égalité, non pas avec tout homme, mais avec tout autre être humain, sans pour autant avoir à dénaturer son comportement pour “faire plus viril que les mecs”, de pouvoir exprimer et agir d’une façon non dictée par autrui.

Je me rappelle avoir une fois vu sur Dubai TV un reportage sur une association militant pour une meilleur prise en charge des autistes dans le milieu hospitalier et psychiatrique. La fondatrice et présidente de cette association, par ailleurs médecin psychiatre s’était battue pendant plus de 15ans pour faire ouvrir un département spécialisé dans un hôpital pour suivre ces patients difficiles, trouver des fonds, populariser la cause dans les médias, etc. Cette femme était… en niqab. Je me souviens avoir pensé que cette femme en niqab qui ne se gênait pas pour aller dire aux ministres le fond de sa pensée sur les budgets de la santé et organiser des conférences de presse, je la trouvais bien plus libre en tant que femme que n’importe quelle autre fille certes sans niqab mais obsédée par son apparence, la mode et les mecs. Je l’ai trouvée plus libre que toute autre, car elle s’en foutait de séduire l’Homme, elle voulait gagner à sa cause. Le botox, le solarium et les Louboutin, c’était pas ça ses armes pour gagner sa place dans la société.

Je ne dis pas que toute femme en burqa est libre ou que toute femme coquette est aliénée. Le constat simple que je voulais faire, c’est que la liberté ne sera conquise pour les femmes que le jour où elle cessera de se concentrer uniquement autour des seules questions mineures qu’on a bien voulu lui laisser: l’amour, les bébés et les chiffons, quel que soit le ton sur lequel on veut aborder ces questions. Le jour où Carrie Bradshaw cessera de faire autant d’émules.

Commentaires

une victime de la mode ou de la burka, consentante ou pas, reste une victime

Écrit par : inaliénable | 15/10/2011

Les commentaires sont fermés.