11/10/2011

Souvenir d'immigré: le jour où Saddat est mort

 

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Il est un anniversaire que je "fête" chaque année. Fêter n'est certainement pas le mot car il ne s'agit pas de sabrer le champagne. "Marquer" serait plus adéquat. C'est le 6 octobre 1981. Ce jour-là, le président égyptien Anouar Al-Saddat fut fusillé au cours de la traditionnelle parade militaire commémorant la victoire égyptienne lors de la Guerre de Kipour. Cette date, de façon étrange je l'ai toujours reliée à mon histoire personnelle.

Je ne me rappelle pas des évènements du 6 octobre 1981, car je n'étais pas née. Ma mère se rappelle qu'elle était enceinte de moi de 8-mois-et-des-poussières, mon père se rappelle du jeune homme paniqué qu'il était, stressé en permanence de cet accouchement qui pouvait survenir à n'importe quel moment. Je fus leur première-née, c'est donc en futurs parents complètement inexpérimentés qu'ils abordèrent cette journée, et franchement, tout semblait secondaire en comparaison pour eux.

Ma mère, tunisienne, et mon père, égyptien, vivaient loin de leurs pays respectifs, à Genève (à Collonges-Bellerive plus précisément). Comme beaucoup d'immigrés, ils s'efforçaient de maintenir le contact avec leur lieu natal avec l'ensemble des moyens de communication à disposition. Pour nous, en 2011, suivre l'évolution des choses qui se produisent sur un autre continent de manière continue et pratiquement instantanée est possible; c'est même devenu naturel.

A l'époque par contre, en 1981, c'était loin d'être une sinécure. Pas de mail, pas de sms,  pas de compte Facebook ou Twitter, pas de journaux électroniques ou de blogs. Les services postaux de nos pays d'origine mettaient parfois plusieurs semaines à acheminer une lettre. A Genève il était bien possible de trouver quelques journaux arabes traitant des infos (tronquées) de la région, mais ils se trouvaient dans les kiosques qui les proposaient plusieurs jours après leur date de parution, parfois une fois par semaine. Alors essentiellement, les nouvelles, on les obtenait des autres immigrés qui revenaient du pays, auxquels nos proches auraient confié une lettre, des nouvelles de vive voix, ou encore une cassette audio enregistrée de leurs messages (forte présence de la culture orale oblige, mais aussi parce que dans la génération de nos grand-parents et parents, il y avait beaucoup d'analphabètes). Aujourd'hui encore, parfois prise de nostalgie, je glisse une cassette dans le lecteur et j'écoute la voix d'êtres parfois disparus depuis longtemps me raconter le quotidien d'il y a trois décennies.

Mes parents avaient bien un téléphone, mais à l'époque, que ce soit en Egypte ou en Tunisie, en particulier dans les régions rurales desquels ils étaient originaires, il était des quartiers et des villages entiers sans le moindre habitant qui possédât le téléphone; objet de luxe que de très rares ont pu se payer, et encore, au bout de plusieurs années sur une liste d'attente et dans l'éventualité où les télécoms locaux décidaient d'installer une ligne de relais à proximité. Alors pour parler à un proche au téléphone, il fallait qu'il se rende chez une personne qui en possédât un, à une heure précise, à un jour précis fixés à l'avance.

Mes parents n'avaient pas de télé non plus. Beaucoup de ménages vivaient sans télé à l'époque, et les nouvelles, c'était surtout par la radio.Je ne sais pas comment la nouvelle de l'assassinat de Saddat leur est parvenue en premier, certainement par le journal télévisé de la TSR, ce que je sais par contre, c'est ce petit détail que mon père me racontât mille fois depuis: lorsqu'il entendit la nouvelle, sa première réaction fut de courir dans le magasin TV-Hifi le plus proche (ah cette époque bénie d'avant-FNAC) pour acheter une télé. Il devait voir. Il ne lui suffisait pas de savoir que Saddat avait été tué, il y avait cette urgence de voir ces images, comme pour en être sûr. Voir l'Histoire s'écrire dans le sang pour y croire. Voir pour comprendre tout va changer, encore. Mon père dit toujours, 30ans après, qu'octobre 1981 a bouleversé sa vie de trois façons: il a été père, il a vu les images de Saddat dans une marre de sang, et il a acheté sa première télé, drôle de petite appareil plaqué bois diffusant en noir et blanc avec deux antennes sur le sommet. Sans y avoir été, je "revois" mon père en train d'essayer de régler cette télé, certainement très nerveux dans l'urgence, lui qui jusqu'aujourd'hui accompagne les menus travaux domestiques de réparation d'un chapelet de plaintes grincheuses, et ma mère, sur le canapé en cuir brun, le ventre arrondi, le regardant faire, avec ce sourire si typique d'elle mi-moqueur mi-attendri sur les lèvres. Je naissais 10 jours plus tard.

De l'extérieur, Saddat jouit encore d'une image flatteuse, homme de la réconciliation avec Israël, lauréat du Prix Nobel de la Paix. De l'intérieur par contre, peu d'hommes auront réussi comme lui à concentrer sur eux autant de ressentiment de la part des Egyptiens. Pour les Egyptiens, les années Saddat c'était les années de la pauvreté endémique, de la corruption aux commandes, de la torture dans les geôles, de la décrépitude des artistes (jamais, de mémoire biblique et pré-biblique, les artistes égyptiens n'avaient été si peu inspirés),du déclin rapide des valeurs morales dans les affaires, dans la politique et dans la société. Saddat, c'était l'homme qui a doublé le prix du pain pour prélever sur les pauvres le coût pharaonique de son système sclérosé et qui a réprimé dans le sang les révoltes qui s'en sont suivies. Autant dire que si la violence de l'assassinat fit trembler toute l'Egypte et peser des doutes sur le devenir de la nation, il s'en trouvait peu pour regretter l'homme, à part ses compagnons de caste (et encore, le successeur Mubarak se montrât bien vite "digne" de toutes les espérances placées en lui).

Saddat, c'était l'Egypte dans laquelle mon père, étudiant de dernière année en ingénierie mécanique issu d'une famille modeste d'ouvriers du coton, n'a pas pu passer l'examen final parce qu'il n'avait aucun moyen de réunir le pot-de-vin que lui demandait son professeur de matière principale pour lui permettre de s'y inscrire. Alors, il est venu en Suisse travailler un été à faire la plonge et cueillir les pommes Golden pour pouvoir se payer le droit de participer aux examens. Les choses ne se sont pas déroulées comme prévu, puisqu'en cours de route, il rencontrât ma mère, venue de sa Tunisie natale bourguibiste, temple vide du culte de la personnalité, qui travaillait dans le même restaurant. Entre son diplôme et la femme de sa vie, il a choisi, et la Suisse, c'était non seulement le lieu de naissance de cette histoire, c'était aussi le seul lieu où ils avaient une chance de la faire durer, car rentrer chez Saddat ou Bourguiba, où il fallait verser des pots-de-vin pour avoir droit à un job pour vivre, c'était pas possible.

Littéralement donc, la rencontre de mes parents et donc ma naissance n'auraient peut-être jamais pu se produire sans ce Saddat. Nous sommes tous le fruit d'innombrables circonstances heureuses et malheureuses, certainement. Mais c'est peut-être parce qu'une ligne si directe peut être tracée entre le désastreux personnage et ma naissance que chaque année, le 6 octobre, je m'arrête un instant pour méditer sur l'étrangeté des choses.

 

14:23 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0)

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